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Juillet 1930

LA BASTILLE DE BENI-ABBÈS /

Dans la Révolution prolétarienne, du 15 mai, paraît la seconde partie de l'étude de Robert Louzon : « Cent ans de capitalisme en Algérie ». Nous en détachons ce passage qui montre le régime auquel l'indigène est soumis :

En droit, l'indigène est dépourvu de toute garantie : par simple décision du Gouverneur général [Pierre Bordes], tout indigène, sans qu'il ait commis aucun délit, peut être « déporté », c'est-à-dire soumis à la résidence forcée en un point quelconque du Sahara, par périodes de deux ans indéfiniment renouvelables ; c'est la lettre de cachet. La lettre de cachet avec cette circonstance aggravante qu'à la Bastille la température n'atteignait point 50° à l'ombre, comme c'est le cas à Beni-Abbès, le lieu de déportation actuellement préféré de l'Administration, et qu'à la Bastille le prisonnier était nourri, tandis qu'en sa résidence forcée, où les possibilités de travail sont pratiquement nulles, il ne reste guère au déporté que la ressource de se laisser progressivement mourir de faim, s'il n'a une famille ou des amis pour lui venir en aide.

On est déporté dès qu'on fait preuve d'une activité quelconque, quelle qu'elle soit, et qui qu'on soit. On a déporté le traminot Youb parce qu'il avait protesté dans une réunion électorale contre le trop petit nombre des écoles pour indigènes ; on a menacé de la résidence forcée Abdallah, militant du syndicat des typos de Bône, parce qu'il avait pris la parole dans une réunion du 1er mai ; on a déporté Ben Lekhal, lssad et Marouf à cause de leur activité syndicale, Ben Lekhal à cause de son activité politique ; on a mis l'émir Khaled, petit-fils d'Abd el-Kader, ancien capitaine de spahis, chevalier de la Légion d'honneur, dans l'alternative de quitter l'Algérie ou d'être déporté pour ce crime : jouir d'un prestige tel que, bien que non candidat officiel, s'être fait élire par les indigènes, conseiller municipal, conseiller général, etc..

 

NICOLA & BART /

Il faut lire dans Europe (numéro du 15 mai) les lettres de Sacco et de Vanzetti, présentées et traduites par M. Pierre Vignard. Elles révèlent deux êtres d'une qualité rare, sensibles et forts attachés aux principes pour lesquels ils seront légalement assassinés. Voici un fragment d'une lettre de Sacco à « son cher fils, à son cher compagnon. »

Oui, Dante, ils peuvent crucifier nos corps aujourd'hui comme ils font, mais ils ne peuvent détruire nos idées, elles resteront pour les jeunes gens de l'avenir. Dante quand je dis que trois vies humaines sont enterrées, je veux dire qu'il y a avec nous un autre jeune homme Celestino Maderios qui doit être électrocuté en même temps. Il a été deux fois dans cette terrible Maison de la Mort qui devrait être démolie par les marteaux du vrai progrès cette horrible maison qui sera dans l'avenir la honte des citoyens du Massachussetts. Ils devraient détruire cette maison et mettre à la place une usine ou une école pour instruire quelques-uns des pauvres orphelins du monde.

Dante, je te répète d'aimer ta mère et d'être très près d'elle et près des chéris pendant ces tristes jours et je suis sûr que, sentant ton brave cœur et ta bonté, ils seront moins désolés. Et aussi, tu n'oublieras pas de m'aimer un peu, car je t'aime moi — ô petit garçon — et je pense tant et si souvent à toi.

https://www.youtube.com/watch?v=xYa1izAwbCY

https://www.youtube.com/watch?v=K5vvPrVw_kM

Et voici quelques lignes de la dernière lettre de Vanzetti, écrite le 22 août, dans la cellule des condamnés à mort, prison d'État du Massachussetts :

Le Comité de Défense, la Défense, nos amis, Rosa et Luigia font nuit et jour un effort frénétique pour empêcher notre exécution et seconde après seconde on les voit échouer et notre exécution paraît toujours plus proche et inévitable ! Il n'y a plus maintenant que douze heures et nous sommes perdus — si nous refusons d'espérer contre la raison.

Et dans notre cercueil reposera l'optimisme de nos amis et notre pessimisme. Ce que je désire le plus ardemment dans cette dernière heure d'agonie c'est que notre affaire et notre destin soient compris dans leur essence et servent comme une leçon terrible pour les forces de liberté — afin que nos souffrances et notre mort n'aient pas été vaines.

Quelques heures plus tard, justice américaine était faite... Demandons-nous avec M. Pierre Vignard : De quoi sont faits les cœurs des gouverneurs de provinces aux États-Unis ?

 

LINGUISTIQUE /

La Nouvelle revue française a consacré à Mistral la plus grande partie de son numéro de mai. Dans un curieux article intitulé : Lamartine et Mistral, M. Albert Thibaudet établit un parallèle entre la littérature provençale du XIXe siècle et la littérature bourguignonne du XVIIe siècle.

Entre ces littératures dialectales, on ne serait pas embarrassé d'en montrer une qui, sur un plan modeste, esquisse déjà en pleine littérature classique, à la fin du XVIIe siècle, la destinée de la littérature des Félibres. C'est celle des Bourguignons et plus précisément de Dijon et de sa campagne. Ouvrez les célèbres Noéi borguignon de Gui Barôzai, alias Bernard de La Monnoye, le chef-d' œuvre de cette littérature, vous êtes chez un Roumanille du XVIIe siècle: et il vous semble que vous lisiez une vieille version de l'Armana Prouvençau. Traduit en provençal, ils garderaient presque toutes leurs rimes et ne perdraient rien de leur sel — ce qui n'est point le cas de leur traduction française. À la manière déjà de Mistral (La Monnoye joint à son œuvre un Pichoi trésor, c'est l'inestimable Glossaire alphabétique pour l'intelligence des mots bourguignons, qui ne donnera pas seulement des explications de lexique) mais fournit de fil en aiguille, au hasard des mots à expliquer, tout un tableau de la vie du vignoble bourguignon à la fin du règne de Louis XIV : tel, en Provence, le Trésor du félibrige.

Légende : [LA MONNOYE (Bernard de)]. Noei Borguignon de Gui Barôzai. Comédie en quatre actes et en prose. Ai Dioni [Dijon], Ché Abran Lyron de Modene, 1720, 4e éd., in-12, veau marbré, dos à nerfs orné de motifs dorés, pièce de titre rouge, rel. de l'époque. 

 

CENSURE /

 Le numéro de la Révolution prolétarienne contenant la première partie de l'étude de Robert Louzon : « Cent ans de capitalisme en Algérie » fut arbitrairement saisi par la sûreté d'Alger. Nous nous associons à la protestation de notre confrère.

Août 1930

DIGNITÉ RÉPUBLICAINE /

M. Jean Desthieux rédige seul un petit cahier mensuel : Heures perdues. Le cahier de juin est intitulé : Si nous faisions... la République ? Il contient quelques scènes savoureuses de maquignonnage électoral et des portraits fort bien venus :

Monsieur le Préfet, dans son département, est un petit souverain. On l'entoure, le soigne, le flatte et le cajole. Les plus jolies femmes des fonctionnaires sont à sa disposition. Toute une hiérarchie s'incline devant lui. Dans son bel habit d'argent, Monsieur le Préfet est si décoratif ! Et puis, il représente le Gouvernement. Il a l'oreille des ministres, il établit les propositions d'avancement, de subventions en faveur des sociétés et des communes ; il répand la manne rouge, la manne violette et la manne verte. Au 14 juillet, il rend aux généraux leur salut. C'est quelqu'un !

À Paris, Monsieur le Préfet n'est plus grand’chose.

Il attend dans l'antichambre du Ministre que vienne son tour d'être introduit auprès d'un chef de cabinet. Bien modeste parfois, il cause avec l'huissier. Puis il va à la Chambre, pour voir les députés de son département, — pour se rappeler au souvenir des anciens et futurs ministres. Timidement, il se fait près d'eux annoncer. Le voici dans la salle des Pas Perdus, bavardant avec les journalistes avec lesquels il est, par hasard, en relations. Ce n'est plus du tout le grand personnage des Alpes-Inférieures : simplement, un tout petit monsieur qui voudrait bien gravir un échelon, dans la hiérarchie administrative.

 

SACRIFICE /

Dans les Humbles, M. Henri Guilbeaux consacre une étude au poète russe Vladimir Maïakovsky qui s'est suicidé par désespoir d'amour. En voici la conclusion :

Lorsqu'il y a quelques années Serge Essenine se suicida, Maïakosvsky déclara que le poète imaginiste avait commis un acte antirévolutionnaire. Essenine n'avait jamais été bolchevik, et lorsque ce moins de trente ans épousa la sexagénaire Isadora Duncan, néo-grecque et mystique il voulait de celle-ci utiliser sans plus les relations et la renommée. Maïakovsky ne cessa d'être le révolutionnaire qu'il était à douze ans. Dans son poème d'adieux adressé à tous, il convient lui-même que le suicide n'est pas une solution à conseiller. Mais si vraiment un amour malheureux l'accula à ce geste, c'est que rien d'autre ne le retenait dans la vie. Si la Révolution n'eût pas été en liquidation, il se serait sacrifié à la révolution et non pas à une femme. Aux néo-communistes et communoïdes qui vouent leur mépris à Maïakovsky on peut citer le cas de Loutovinov un ouvrier celui-là, un prolétaire, qui remplit avec Enoukidzé les importantes fonctions de secrétaire du Comité Central Exécutif des Soviets, et qui, écœuré par la bureaucratie et la corruption envahissante se suicida. Aussi bien le cas de Loutovinov ne fut pas isolé.

Maïakovky est mort ! Son art authentiquement révolutionnaire et grand demeure. Vive Maïakovsky !

 

DÉTRESSE /

Monde publie, présentées par Marcel Martinet, quatre lettres inédites de Léon Deubel, adressées à M. Eugène Chatot, l'un des plus fidèles compagnons du poète. Le 15 juin 1900 Deubel est dans l'impossibilité d'affranchir sa lettre :

Mon cher Chatot,

La crasse insigne et le non-affranchissement de ce pli te diront suffisamment à quel degré j'en suis arrivé dans la misère. Pour la deuxième fois, après avoir habité deux semaines, 36, rue des Poissonniers, je me retrouve sans domicile, et ce qui est encore pire : sans pain. Te dire à quoi j'en suis réduit pour me procurer ma subsistance serait trop long. Qu'il te suffise de savoir que je suis de toutes les distributions gratuites de pain, depuis celle des R[évérends] P[ères] du Sacré-Cœur qui exigent la présence à la messe et parfois la communion jusqu'à celle de Félix Potin. Je passe la nuit entière à marcher pour ne pas me faire ramasser et, le matin, je vais dormir trois heures entre 2 colonnades du Louvre. Je dépense environ 4 sous [1,50 €] pour ma nourriture par jour et je m'abrutis graduellement.

 

SERVICE, CONVOI ET INCINÉRATION /

On a pu lire dans tous les journaux le récit des obsèques du voleur Klotz :

Hier après-midi, à 15 heures, ont eu lieu, au columbarium du Père-Lachaise, les obsèques de M. Lucien-L. Klotz, ancien sénateur, ancien ministre, ancien avocat.

Dans l'assistance on remarquait : M. Suard, représentant M. Briand, ministre des Affaires étrangères ; Mes Henry Torrès, Izouard [?], Lœwel, avocats à la Cour d'appel ; MM. Coudurier, Marius Gabion, Georges Bourdon, journalistes ; le poète Fernand Gregh, le maire d'Amiens et plusieurs représentants de cette ville, etc. Aucun discours n'a été prononcé.

Le Gouvernement de la République officiellement représenté aux obsèques d'un escroc : on aura tout vu ! Au fait, nous aurions tort de nous étonner : M. Briand alors qu'il n'était que socialiste, disait à Francis de Pressensé : « Quand on a une conscience comme la tienne, Pressensé, ou lui f.... du bromure ! »

Septembre 1930

JUSQU’AUBOUTISTE /

M. Léon Werth critique, dans Europe (n° du 15 juillet) Grandeurs et misères d'une victoire. Il le fait d'une façon amère, mordante, capable d'enchanter tous ceux qui, n'éprouvent, pas plus qu'à l'égard de Foch, d'admiration envers Clemenceau :

C'est pourquoi il (Clemenceau) nous paraît stupide comme un joueur qui explique sa chance ou sa guigne. Stupide aussi comme un adjudant. La guerre a prouvé qu'un adjudant peut remplacer un lieutenant, un capitaine. Pourquoi un adjudant, grand bourgeois ne conduirait-il pas des armées et des peuples ? Dans la mesure où une compagnie est conduite par son chef interchangeable. Hypothèse qui semble grossière. Mais satisfaisante parce qu'elle explique ses caprices et ses haines (il n'aime pas les tire-au-flanc, il y a des gueules qui ne lui reviennent pas, il leur en fera roter jusqu'à la gauche) parce qu'elle explique aussi sa manière de servir et sa philosophie.

Le voici maintenant interrogeant le soldat inconnu comme Don Carlos dans Hernani, interroge Charlemagne. J'ai l'impudeur de ne pas être ému par ce colloque lyrique. Pour la raison qu'un hasard pour moi malheureux, aurait pu faire de moi le soldat inconnu et non pas de Clemenceau. Clemenceau veut nous faire croire que le soldat inconnu lui répond : « Vive Clemenceau. » Mais si le soldat inconnu pouvant parler sans la censure de Clemenceau, ne lui répondait pas ce qu'un général connu répondit aux Anglais, il faudrait désespérer de l'humanité.

 

JUSQU’AUBOUTISTE /

Dans la Grand’Goule, cette Nuit de Mars, par M. Henri Désert :

LA MUSE

Musset, reprends ton luth et viens m'accompagner.

Ton siècle, était, dis-tu, trop jeune pour te lire.

Il a cent ans de plus. N'es-tu pas satisfait ?

Mais pour être compris, accorde bien ta lyre.

Les femmes d'aujourd'hui, sont des Hommes manqués.

Musset, reprends ton luth et viens m'accompagner.

MUSSET

Je ne suis plus de ceux qui dans le but de plaire

Viendraient aux pieds d'Aurore expirer en tremblant.

Tu m'en fis par trop voir et j'eus trop de misères I

Je ne suis plus de ceux qu'on berne impunément...

Mais je veux bien te suivre en ce monde récent

Où je reviens trop tôt dans un trop gai moment.

LA MUSE

Ah ! non, pas de bobards et sois de notre époque.

Les grands mots, la pâleur, ce n'est plus d'aujourd'hui.

Ce n'est plus dans les pleurs que notre amour s'évoque.

Sois costaud et fais du rugby.

Fais du rugby, de la boxe, de l'auto, des tours de France et tu seras un homme !

Ces vers ne sont pas admirables ; mais l'idée qu'ils expriment est si juste, et il est si rare de la voir exprimée, que nous n'avons pas craint de les reproduire.

 

LITTÉRATURE /

Depuis le 15 mars, le Mercure de France publie dans chacun de ses numéros, sous le titre « Figures » un portrait littéraire dû à M. John Charpentier. Francis Carco, Jean Cocteau, Jules Romains, Paul Léautaud, Georges Duhamel, Joseph Delteil, Abel Bonnard, Paul Morand, Louis Mandin, ont été ainsi présentés au public du Mercure. Voici, sur M. Duhamel, des lignes qui nous semblent fort judicieuses :

La fréquentation des victimes de la guerre lui a donné le goût d'approfondir le secret des psychologies primitives, des psychologies troubles ou confuses, Doué pour conter, mais à peu près dépourvu d'imagination, il s'est fait — à la suite de Dostoïewski et de Tolstoï dont il se vante d'avoir ramassé « la besace et le bâton » — l'analyste attendri des faibles qui aspirent à une destinée supérieure des pauvres êtres larvaires même, chez qui une volonté débile s'efforce vers la lumière, mais pour retomber toujours dans son obscurité sous le poids de la force inflexible qui l'accable.

Et sur l'œuvre de M. Delteil, des réflexions que chacun a faites mais que peu ont formulées :

Aura-t-il (M. Delteil), je ne dirai pas le courage, mais la force, après s'être engagé si éperdument dans l'erreur, de faire machine arrière et de devenir l'écrivain bucolique, haut en couleur, quoique sans imagination véritable ni psychologie, qu'il était appelé à être ?

J'en doute. C'est que son succès a été surtout un succès de scandale, et que l'on n'a pas tant fait un sort à ce qu'il y avait de bon qu'à ce qu'il y avait de mauvais et même d'exécrable dans ces livres. Son « chiqué » a plu ; ses outrances ont déchaîné le rire. « Ah ! ce Delteil !... Vous avez vu quand il fait Napoléon jongler sur son lit de mort avec ses tabatières ? Et quand il décrit le camp des soldats de Jeanne ? Et quand il attribue la carence sexuelle de La Fayette à la petitesse de son nez ?.. »

 

FLN VAINCRA ! /

Voici d'après le récit de Louis Roubaud dans le Petit Parisien quelques-unes des paroles prononcées, avant de mourir par les guillotinés de Yen-Bay :

— Nous ne sommes pas des criminels, mais des vaincus.

— Pourquoi voulez-vous que je me repente, je ne regrette rien...

Mourir pour sa patrie,

C'est le sort le plus beau,

Le plus digne d'envie

Octobre 1930

LITTÉRATURE PROLÉTARIENNE /

À propos du dernier livre d'Henry Poulaille, Monde écrit (n° du 16 août) :

C'est là le premier mérite de ce Nouvel âge littéraire, que d'avoir tiré de l'oubli quelques écrivains du peuple, trop oubliés, à dessein oubliés...

Parmi ceux-ci : Louis Pergaud, Albert Thierry, Émile Guillaumin, Marguerite Audoux. Rappelons que l'effort des Primaires a précédé celui d'Henry Poulaille et qu'en mars 1921 paraissait notre numéro consacré à Louis Pergaud, en décembre 1921 notre numéro consacré à Albert Thierry, en août 1922 notre numéro consacré à Marguerite Audoux et en mars 1923 notre numéro consacré à Émile Guillaumin. Ces fascicules ont été pour l'auteur d'Un nouvel âge littéraire de précieux documents.

Novembre 1930

NIVERNAIS /

La Revue du Centre (numéro de juillet-août) publie un fort savoureux article de Fanchy : « Femmes nivernaises des champs ». Les qualités et les défauts des paysannes du centre de la France y sont montrés avec beaucoup d'esprit. Voici les bavardes :

Puis-je me plaindre de savoir que, sous le roi Louis-Philippe, la bonne grand'mère de mon père sortant de la messe un dimanche rencontra, sur la place, son amie Jolivette, que les deux langues les plus mobiles de la paroisse se mirent en branle et que cela dura une heure, deux heures, trois heures sans arrêt. Le sacristain vint à passer.

— Tiens ! fit la Jolivette, qui était de Segoule, à ma bisaïeule, qui demeurait à Sauvry, l'une au nord et l'autre au sud, sauvons-nous, ma chère petite. El Charly vint souner midi et mon vieux brame la faim chez nous.

Je prie le lecteur de vouloir bien noter que Segoule est à trois bons kilomètres du bourg d'Azy.

Le sacristain Charly se retourna goguenard.

— Hé ! Jolivette, ma belle, c'est pas midi que j'vins souner, mais bin trois heures du souèr... Et si l'coeur t'en dit pour lés vêpres, j'iés vons chanter dans cinq minutes.

 

SURRÉALISME /

M. Philippe Soupault est poète. Nul n'en doutera, après avoir lu ce poème qu'il intitule Condamné :

Nuit chaude nuit tombée

Temps perdu

Plus loin que la nuit

C'est la dernière heure

la seule qui compte

Forces diluées nuit secrète

alors que le moment est proche

et qu'il faut enfin encore

se pencher vers cette ombre

conquérante

vers cette fin vers ce feu

vers ce qui s'éteint

Souffles silences supplices

Un peu de courage une seconde

seulement

et déjà s'achève cette lenteur

une lueur perdue

Vents du ciel attendez

un mot un geste

une fois

je lève la main

Évidemment, la ponctuation, c'est bon pour nous autres, primaires... Mais imaginez que notre revue ait publié, signés d'un nom inconnu, des vers semblables à ceux-ci. On eût crié : « Haro sur le baudet ! » La Nouvelle revue française publie Condamné de M. Soupault. On criera au chef-d’œuvre.

 

DÉFENSE NATIONALE /

L'information suivante est extraite d'un journal local, lequel n'étant pas relié directement au ministère de la marine la tenait sûrement d'un organe de notre très grande presse :

Un patient géographe du ministère des colonies, M. Meunier, vient de se livrer à des travaux rectificatifs de la carte de France, s'attaquant aux côtes, dont il a entrepris de mesurer le vrai développement.

Le résultat dépassa ses espérances : la longueur de nos côtes passa, en effet, à 4.600 kilomètres, non compris la Corse, et si l'on ajoute à ces chiffres ceux de nos possessions coloniales, on arrive à l'impressionnant total de 37.920 kilomètres contre 18.000 kilomètres comme on l'avait cru.

M. Meunier informa M. Dumesnil, ministre de la marine que notre frontière maritime se trouvait doublée.

Des vérifications furent faites qui donnèrent raison à M. Meunier, et le ministre de la marine dut, en conséquence, modifier les chiffres qu'il avait d'abord fournis à la Conférence de Londres, sur le désarmement naval.

Pauvres de nous ! Nous nous croyions suffisamment défendus ! Nous pensons bien que l'on va doubler sans retard l'effectif de notre marine de guerre. Et si, comme c'est naturel à une époque où tout augmente, l'Italie, l'Amérique, le Japon, l'Angleterre ont, elles aussi, leurs côtes en double, le résultat des palabres sur le désarmement naval dépassera nos espérances.

décembre 1930

DE L’HONNEUR & DE LA GLOIRE /

Dans  Monde (numéro du 11 octobre 1930), M. Henri Bellamy rend hommage à un oublié, l'ouvrier  Fernand Forest dont les inventions constituent, aujourd'hui encore, le mécanisme essentiel du moteur d'auto ou d'avion. Voici la conclusion un peu amère, mais très juste, de son bel article :

Par Forest, des centaines de milliers d'hommes travaillent ; par lui les conditions de vie humaine sont bouleversées. Mais on ignore son nom !

Le peuple le plus intelligent de la terre a dédaigné cette gloire inofficielle. Non pas qu'il soit oublieux par principe ; il aurait plutôt tendance à s'inventer des surhommes. À condition qu'ils soient militaires. Quand je sors du Grand Palais, des grands noms s'évoquent aux plaques des rues, des Invalides à l'Etoile. Des noms de soldats, des gloires confites dans l'abomination et l'horreur !

Ce sont ces noms là pourtant que les manuels font continuer à glorifier dans les écoles de la République troisième.

Ces noms-là ! Et l'ouvrier mécanicien continuera à demander : « Forest ? qui c'est ? » Car la classe ouvrière n'a pas encore bien appris à défendre la mémoire des siens.

 

LA CORBEILLE DE MONTHERLANT /

Que M. Henry de Montherlant attache de l'importance au moindre de ses livres, nul n'en doute, mais qu'une revue comme Europe (numéro du 15 octobre 1930), estime nécessaire la publication d'extraits d'un roman abandonné par M. de Montherlant lui-même, voilà de quoi nous surprendre. Lisez ce fragment intitulé Deux élèves de rhétorique :

Paul de Menvielle, — Paulot, pour les privilégiés qui étaient bien avec lui, — était un garçon de vraiment bonne famille, très bien de sa personne, élégant, ardent, fuyant, plein de tiroirs et tout sauf limpide. À peine Alban et lui se furent-ils vus pour la première fois, durant la première classe à laquelle assista Alban, ils se mesurèrent du regard : à des époques plus vives, ensemble, pour ce seul regard ils eussent dégainé. Cela fut une merveille de ridicule : deux coqs irrités, sans raison aucune, on veut dire sans raison raisonnable, et uniquement parce qu'ils étaient, pairs. Ils ne s'étaient jamais dit une parole, mais ils savaient leurs noms, cela suffisait : « À moi, Comte, deux mots ». Durant trois semaines, alors que depuis longtemps de Bricoule (qui se crêtait aisément, mais aussi aisément se montrait familier avec des inconnus, et facile jusqu'à l'imprudence) était devenu plus ou moins camarade avec tous ses compagnons de classe, lui et de Menvielle ne s'adressèrent pas la parole. Qui n'eût cru que ces deux garçons, du même milieu, isolés dans un milieu différent, allaient tout de suite s'acoquiner ? Mais c'était cela justement qui les hérissait l'un contre l'autre : tous deux prétendaient. Or, en même temps, Alban et de Menvielle, — et Alban plus encore que de Menvielle, — étaient chacun impatient d'entrer dans les bonnes grâces de l'autre.

Ne croirait-on pas qu'Europe est à court de copie ? Émile Guillaumin et Philéas Lebesgue ne trouvent pas d'éditeurs, mais directeurs de journaux, de revues, de maisons d'éditions puisent dans la corbeille à papier de M. de Montherlant.

Mai 1930

M. Félix Bertaux étudie dans Monde (n° du 1er mars), d'une façon complète et fort attachante la pensée d'Albert Thierry. Voici le jugement qu'il porte sur l'œuvre de guerre du grand disparu :

Lorsqu'Albert Thierry tomba le 26 mai 1915, sachant qu'il allait tomber, il n'avait pas le sentiment d'une vie manquée. Appelé à la guerre comme simple soldat, il avait refusé le galon pour rester avec ses frères. Des purs ont cru devoir déplorer que Thierry ait répondu à l'appel de la guerre. Il y répondit, en effet, corps et âme. Et pourtant je n'en sais point d'aussi pur que cet homme du travail précipité dans la destruction, cet homme de l'amour épousant des haines. II n'en épousa qu'une à vrai dire : celle de l'injustice — pour l'adversaire il ne trouva qu'un nom dur : les Injustes — et la mort de ce saint restait dans la ligne de sa vie, supérieure aux circonstances. Rien, dans aucune langue, n'a été écrit de comparable à ses Conditions de la Paix. Elles furent rédigées sous les obus avec l'ascendant de l'esprit sur la matière. Albert Thierry était exempt de la niaiserie psychologique qui fait croire qu'en niant l'exaltation guerrière on supprimera la guerre. Il savait que cette guerre-là n'était que le développement normal d'une civilisation pourrissante, l'épreuve de son matériel, de sa science, de sa conscience, une révolution plus encore qu'une guerre, apportant ses promesses avec ses catastrophes. Il la consentait comme on consent son destin. Consentement provisoire, conditionnel, la condition étant que la paix à faire devînt une paix intérieure, la victoire à remporter une victoire en nous du plus noble sur le plus bas.

Nous n'en sommes pas là. Nous avons besoin de l'inspiration d'Albert Thierry pour approcher de l'idéal qu'il esquissait dans son testament d'un combattant. Son œuvre, après celle de Proudhon, jette un pont vers l'avenir. Le flot qui nous emporte actuellement roule sans direction. Nous ne prendrons pied qu'en nous appuyant sur la rive. Il faut tenir à l'œuvre d'Albert Thierry comme au point solide d'où l'horizon se laisse dominer.

 

• Dans son ensemble, la presse ne se hâte guère de rendre compte de là dernière œuvre d'Albert Thierry : le Révélateur de la douleur. Pour expliquer ce silence de nos grands critiques, nous trouvons plusieurs raisons qui ne les honorent point : Thierry est mort — son livre a plus de 400 pages — il ne contient pas de « prière d'insérer... » Du côté soi-disant révolutionnaire : dédain, dénigrement auxquels d'avance M. Baptiste Giauffret a répondu dans la Révolution prolétarienne [n° 98, 15 fév. 1930] :

Bien sûr, il s'élèvera une voix pour nous dire qu'une telle œuvre est imprégnée de sensiblerie petite-bourgeoise, qu'un révolutionnaire a autre chose à faire sur la barricade que regretter la mort d'un archevêque dans un bain de bitume bouillant. Mais tel qui a pris son parti de la violence prolétarienne, ne pourra pas accepter sa cruauté ; tel qui est prêt à participer aux combats de rue ne pourra pas permettre le viol collectif d'une femme — fût-elle comtesse. Le problème de la limitation de la violence révolutionnaire pose celui du recrutement, de l'organisation, et de la tactique révolutionnaires.

La même voix ricanera à l'idée que le vieux Monde ne s'écroulera que pour ressusciter bientôt semblable. Et pourtant, l'histoire est là. Toutes les révolutions se sont faites contre une classe au profit d'une autre, de la fraction la plus évoluée de cette autre. À cette heure, on ne peut pas dire que la révolution russe fera mentir l'histoire. La crainte demeure qu'à son tour, elle n'installe, à l'abri d'une phraséologie trompeuse, sa Bureaucratie et son Intelligence, dans des privilèges incompatibles avec l'existence d'une société sans classes. L'avortement définitif de la Révolution russe serait à ce titre, une lourde défaite pour tous ceux qui, comme le Pierre d'Albert Thierry, se demandent avec angoisse s'ils luttent simplement pour une révolution parmi d'autres, ou s'ils luttent vraiment pour la révolution — celle qui fermera la série.

 

• Dans le Quotidien, Émile Guillaumin a rendu un hommage mérité à l'instituteur M. T. Laurin, mort prématurément :

Si nous étions, à la campagne, au degré de développement souhaitable, le nom du publiciste Laurin n'eût été ignoré de personne. Et d'un cœur unanime les ruraux de France eussent déploré la mort prématurée de l'un des meilleurs d'entre eux, témoin éclairé, conseiller judicieux...

Comme il la connaissait bien, cette ambiance villageoise où il avait toujours vécu ! Ayant le goût et le sens de l'observation, sachant rendre la pensée sous une forme claire autant qu'agréable, il croyait devoir signaler avec force telles vérités élémentaires qu'un trop grand nombre dédaignent, par ignorance ou par calcul. Trop intelligent d'ailleurs pour se faire de grandes illusions quant aux résultats : L'homme qui pense et se dévoue... ne rencontre souvent que l'indifférence ou la raillerie, a-t-il écrit, en citant le cas d'animateurs vaincus.