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Janvier 1931

VIệT-NAM /

La Révolution prolétarienne (numéro du 5 octobre 1930 [p. 13]) publie des notes de M. Jacques Sternel relatives à la façon de juger de la Commission criminelle du Tonkin. Au mois d'août 1930, à Hanoï, comparaissaient devant elle 154 Annamites, poursuivis, les uns pour affiliation au parti révolutionnaire nationaliste annamite, les autres, pour affiliation au parti communiste annamite :

J'ai suivi plusieurs séances de ce procès et voici comment les interrogatoires s'y passent.

Le président à l'interprète, car le président, bien qu'il soit un administrateur des services civils, ne parle pas la langue annamite :

« Appelez-moi Nguyen-Van-Nem ».

Détaché par un gendarme de l'un de ses co-détenus avec qui il fait menotte, poignet contre poignet, Nguyen-Van-Nem, pieds nus, tète nue, le crâne tondu, ras, vêtu du large costume blanc des prisonniers, matricule en noir sur le devant de la poitrine, vient se présenter à la barre. Le plus souvent, c'est un paysan de vingt à trente ans, dont le visage asiatique ne laisse rien percer des sentiments qui l'animent.

L'interprète : « C'est bien vous, Nguyen-Van-Nem ».

L'accusé répond oui, ou fait un signe approbatif de la tête.

Le Président : « Vous avez été dénoncé par un tel, un tel, un tel comme ayant assisté à telle réunion secrète du Viet Nam, le reconnaissez-vous ? »

L'accusé, neuf fois sur dix, nie le fait.

Le Président : « Vous niez aujourd'hui, pourtant vous avez avoué à l'instruction ».

L'accusé : «J'ai avoué parce qu'on m'a torturé pour m'arracher ces aveux »,

Le Président : « C'est la première fois que vous parlez de ces tortures. Si vous avez été torturé, pourquoi n'avez-vous pas fait constater par un médecin les traces des tortures qui vous ont été faites ? C'est une excuse que maintenant vous donnez tous, Vous vous êtes tous entendus en prison pour faire cette même déclaration... Au suivant ».

L'interrogatoire a duré trois minutes.

Ah ! en voici un qui est un tirailleur.

Le Président : « Vous avez été dénoncé comme ayant pris part à la mutinerie de Yen-Bay. Le soir de l'attaque, on vous a vu portant des bombes et des coupe-coupe ».

Le tirailleur : « Non, ce soir-là, j'étais chez moi, auprès de ma femme. Les tirailleurs matricule n° tant, n° tant, n° tant (il en a indiqué trois) peuvent en témoigner ». Il invoque aussi le témoignage d'un sergent français. « Le lendemain matin de la révolte, j'ai fait partie des troupes qui ont repoussé les mutins ».

Pas un des avocats qui sont là pour défendre les accusés (ils sont trois ou quatre jeunes avocats assis au banc de la défense, continuellement en train de feuilleter des dossiers), ne s'est levé pour demander qu'on entende les témoins cités par le tirailleur.

Naturellement celui-ci a été condamné comme les autres.

Les 154 Annamites ont tous été condamnés : 12 à morts, 111 à la déportation perpétuelle, 11 aux travaux forcés à perpétuité et les autres aux travaux forcés, a la réclusion et à la prison à temps.

M. Sternel termine par ces lignes que nous voudrions pouvoir démentir :

La Fédération socialiste du Tonkin ne va plus pouvoir maintenant reprocher au gouvernement son excès de mansuétude.

 

COMPRENDRE LES SPORTS /

Les grands journaux annoncent parfois des choses scandaleuses, mais ils ont soin de les enrober dans un commentaire plein de poudre et de miel. Le bon public avale le tout sans sourciller. Nous voulons mettre à nu le scandale. Ainsi, dans le Journal du 6 novembre dernier, M. Maurice Pefferkorn explique de quelle façon sont achetés et vendus les professionnels du sport. M. Maurice Pefferkorn trouve cela très bien : il y a tant d'hommes qui se font esclaves pour de l'argent ! Voici l'odieux maquignonnage :

L'achat d'un grand joueur de football, en Angleterre, se monte à plusieurs centaines de mille francs. Il atteignit môme 1.300.000 francs pour David Jack, le célèbre avant d'Arsenal, que nous verrons mardi à Colombes, et 1.100.000 francs pour Alex James, autre vedette d'Arsenal.

Les règlements de la fédération anglaise de football exigent qu'un joueur susceptible de changer de société soit inscrit par son club sur une liste publique de transferts. L'offre et la demande jouent alors ouvertement entre le club qui possède et ceux qui veulent acquérir.

Et c'est, en somme, assez normal, car la cellule, en football, ce n'est pas l'individu, mais l'équipe. C'est grâce h l'équipe, donc grâce au club, qu'un joueur se met en vedette. Toutefois, le joueur transféré, touche une indemnité sur le prix de son transfert, indemnité qui varie de 10 à 30 0/0 du prix qu'on l'a payé. David Jack, ayant été acheté 1.300.000 francs, empocha, ce jour-là, quelque 200.000 francs. L'on conçoit qu'à ce prix il y ait des gens qui se consentent à devenir esclaves.

Ainsi donc, si l'on vous paie assez, il n'est pas immoral que vous soyez l'esclave d'un manager, d'un homme politique, d'un banquier, d'un directeur de journal. L'esclavage n'est pas mauvais en soi. Il suffit qu'il soit bien rétribué pour honorer celui qui le pratique et celui qui le subit.

 

DIPLOMATIE /

À quoi servent nos diplomates ? L'Œuvre nous le révèle :

Le Moniteur officiel du ministère du commerce et de l'industrie publie une note relative à l'importation des christs français en Palestine.

Le consul général de France à Jérusalem a fait des démarches pressantes auprès des autorités palestiniennes, et celles-ci viennent d'accepter que les importateurs français d'objets de piété inscrivent désormais sur les christs de petit modèle la mention « M. I. France » au lieu delà mention « Made in France »...

À Rome les augures ne pouvaient se regarder sans rire ; nos diplomates ont plus d'empire sur eux-mêmes et plus de métier : ce sont des humoristes à froid.

Février 1931

L’HOMME MÊME /

Dans les Pages Libres de la Grande Revue (numéro de novembre 1930), M. Gonzague Truc constate que l'homme a perdu le sens de la méditation et se contente de notions qui donnent à sa culture un caractère purement utilitaire et pratique :

L'homme n'est plus sur le plan de l'âme où le maintenait l'ancienne culture. Il a perdu le souci de savoir quel il est, où il va, il cesse d'entendre même, n'y pensant point, le salubre avertissement de la mort. Envahi, entraîné, possédé par des appétits où il s'abandonne sans frein et qui, à mesure qu'ils croissent, rencontrent aussi à se satisfaire des difficultés croissantes, il ne songe qu'à s'armer pour s'assurer la puissance. Son affaire, c'est la conquête matérielle du monde, non la maîtrise de soi et toutes ses pédagogies s'orientent vers ce nouvel objet.

Il n'a plus en main la fine balance justicière des actes et des pensées, mais le dur levier qui lui permettra de soulever et de bouleverser la terre. À ses enfants, il impose d'acquérir non point une méthode pour comprendre et pour se comprendre, mais une technique pour fabriquer. Et c'est pourquoi l'éducation présente mène à la machine et détourne de l'esprit ou plutôt ne prend de l'esprit que ce qui est nécessaire pour la machine.

Si pourtant la civilisation, nous le croyons encore, est vie intérieure, conscience morale, beauté de l'acte, gentillesse de l'esprit et accroissement de soi, si elle se marque par la grandeur des êtres, non par l'infaillibilité des mécaniques, si elle est de l'âme, non du corps, qui pourra soutenir que c'est ici une civilisation ?

La barbarie, par contre, se marque de tous les traits qui permettent de nous définir. Elle est absence de pensée spéculative, souci exclusif de l'heure et des besoins de l'heure, soumission sans examen à des lois de pure contrainte, vie grégaire et inconsciente, rupture de tout commerce avec des dieux intelligents. À cela, on répondra que nous ne nous coiffons pas d'un chapeau de plumes. Mais on peut-être un sauvage et dîner en habit.

Or la civilisation figure l'exceptionnel, la réussite instable, et la barbarie, invisible quoique proche, a de prompts retours. Nous voyons où nous sommes quant au spirituel. Il ne faudrait pas trois guerres comme la dernière pour peupler de nouveau de roseaux solitaires l'île de la Cité, pour ramener sur les ruines du Panthéon des troupes de chevaux sauvages.

 

COMPRENDRE LES SPORTS /

Les sports, tels qu'on les pratique aujourd'hui, sont une preuve de la barbarie de notre époque. Qui dressera la liste des victimes annuelles du rugby, des courses, de la boxe ? On ne pourra plus déplier une feuille d'informations sans trouver le récit d'un fait-divers analogue au suivant :

Lille, 29 décembre. — Au cours des championnats du Nord de boxe, réservés aux amateurs, et qui se sont déroulés aux Ambassadeurs, Fontaine, qui rencontrait Dujardin, a été mis knock-out par son adversaire.

Comme après les dix secondes réglementaires, le boxeur restait toujours étendu, on s'empressa autour de lui. Malgré tous les soins, on ne put le rappeler à lui. Il a été transporté à l'hôpital de la Charité, où il est resté dans le coma.

On suppose que Fontaine, après avoir reçu le coup qui le mit knock-out, s'est fracturé le crâne en tombant sur le ring. — (Journal)

On suppose... C'est le début d'une de ces phrases dont la grande presse se sert lorsqu'elle veut détourner l'attention du lecteur d'un l'ait scandaleux, à savoir ici : un championnat meurtrier.

 

4E POUVOIR /

Le Canard enchaîné (numéro du 24 décembre 1930) sous le titre « L'édition rentrée », révèle une aventure qui montre bien que le souci des journaux les plus répandus n'est pas tant d'informer consciencieusement le public que d'utiliser les faits pour assouvir les passions de leurs propriétaires, assurer le triomphe de leurs hommes, en bref, faire prospérer leurs petits commerces :

Si M. André Tardieu fut le premier surpris de la tape mémorable qu'il ramassa jeudi, notre national Intransigeant, lui aussi, tomba de haut.

On n'a même pas fait assez de succès à certaine édition spéciale, entièrement composée d'avance, où s'étalait, en première page, sur trois colonnes, ce titre triomphal :

CHUTE DU MINISTÈRE STEEG

Le Cabinet est renversé
Par... voix contre...

Suivaient des commentaires triomphants, où il était exposé en substance que M. Léon Bailby l'avait bien dit, que la chose était courue d'avance.

Quand arriva le coup de téléphone annonçant le résultat du pointage, ce fut à l’Intransigeant une manière de désastre.

— Démolissez les formes et décommandez les rotatives, ordonna M. Léon Bailby : il n'y aura pas d'édition spéciale.

Mais l'opération ne fut pas réalisée assez vite pour empêcher un certain nombre de morasses de passer à l'extérieur pour l'esbaudissement des camelots.

Des morasses qui mériteraient la place d'honneur à l'exposition du Syndicat de la presse parisienne, dont M. Léon Bailby, le lendemain même, fut élu président.

L'idéal de cette grande presse ? Obliger tout événement à devenir sa chose, son défenseur, son esclave.

 

TRAITÉ DE VERSAILLES /

Pour pallier à la crise économique, on a demandé aux Français d'avoir de la bonne humeur ! Cela sera-t-il suffisant pour que cette scène d'Allemagne, décrite dans Monde (numéro du 25 décembre 1930) ne se renouvelle pas chez nous ?

Il y a près de quatre millions de chômeurs en Allemagne, à la date du 15 décembre ; on les voit errer en groupes, déambuler solitaires dans les rues de la ville, ou faire de longues queues a la porte des soupes populaires. Leurs visages sont tirés et leurs membres las. Les scènes de la vie des chômeurs ne manquent pas d'un « pittoresque » sinistre et souvent bizarre.

Deux « Schupos », une récente nuit, virent la vitrine d'un grand magasin brisée. Croyant à un cambriolage, ils pénétrèrent dans la vitrine, revolver et lampe électrique au poing et virent avec stupéfaction un homme... qui dormait sur une chaise longue. Conduit au commissariat, l'homme, un chômeur s'expliqua :

Je n'ai pas étendu mon corps depuis dix nuits... J'ai vu la chaise longue qui paraissait si confortable... J'ai été vers elle...

 

RÉFRACTAIRE /

Tous lecteurs de cette revue voudront entendre la Déclaration de paix qu'adresse Georges Pioch, dans le Réfractaire (numéro de novembre 1930) aux hommes de bonne volonté.

La Rue est furieuse et se remplit d'ivrognes.

Soit. Je n'y ferai pas un ivrogne de plus.

Que le soleil des morts se lève sur vos trognes,

Guerriers où la Bêtise admire ses élus !

 

À vous tous sans éclat, à vous toute sa gloire,

Tout son alcool aussi, qui ne se peut cuver.

Vivre en paix, c'est banal. Il vous faut de l'Histoire,

Dût l'Europe en mourir et la terre en crever !

 

« C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie »,

— J'en atteste ces preux : Franklin-Bouillon, Mandel

Que de tuer de l'homme et de donner sa vie,

Allemand, pour Thyssen ; Français, pour de Wendel.

 

Mourir pour le Comptoir, la Banque, la Boutique ;

Briey, pour ta minette : et pour tes hauts-fourneaux,

Meuse, ô département super-patriotique

Par tes Poincarés secs et tes longs Maginots I

 

Mourir pour ce qui fraude, usurpe, affame, opprime,

Avilit la science, abrutit le travail,

Pour ce qui réduit l'homme au destin du bétail,

Déshonore l'effort, divinise le crime ;

 

Mourir pour égaler les jeunes aux anciens

Dans la stupidité d'être l'engrais du Riche !

Car c'est pour ça qu'on meurt ! et pour ça qu'on défriche...

Haut les pieds ! Bas les cœurs ! Aux armes, citoyens !

 

La France est en danger ! En danger, l'Italie !

Et l'Allemagne donc !... Mais qui n'est en danger ?...

Tel exige son or. Tel rêve à se venger.

« Allez, disait Barrès, enfants de la Patrie I »

 

Éteignez l'horizon (bah ! qui n'est pas mortel ?)

Et faites-nous, héros passifs, un cimetière

Si profond dans la boue et si grand sous le ciel

Que l'Europe s'y puisse étendre tout entière.

 

Creusez-le, toutefois, sans mon aide, ô troupeaux !

Qui vécut pour la Paix lui doit rester fidèle.

Si j'ai goût à mourir, je ne mourrai que d'elle.

Mon linceul ne sera pas cousu de drapeaux.

 

Je suis concitoyen de tous les pacifiques ;

Et leurs simples travaux me tiendront lieu d'exploits.

Je quitte à de plus fous le mal d'être héroïques,

Aimant trop à servir pour ruer sous leurs lois.

 

J'ai faim d'un autre honneur et fureur d'autres tâches...

Qui s'oblige à tuer, mérite ses bourreaux...

Il faut bien, à la fin, que la guerre ait ses lâches

Pour que l'Homme et la Paix survivent aux héros !

 

MARÉCHAL DE FRANCE /

Les journaux ont reproduit le télégramme adressé par « la Casa de Catalunya » à Madame Joffre, à l'occasion de la mort du maréchal :

« Catalans Paris expriment douleur Madame Joffre irréparable perte illustre Catalan libérateur humanité. »

Aucun n'a publié, par contre, ce passage du livre de Gheusi (la Gloire de Gallieni, pages 18 & 19) :

Il faut relire ces ordres (du G. Q. G. se replier derrière la Seine (Instruction générale n° 4 et note secrète aux commandants d'armées) de « s'y fortifier et de s'y recompléter par les envois des dépôts. »

L'offensive tant « prévue » était donc considérée comme impossible par le G. Q. G. La preuve en est écrite dans la lettre du généralissime au ministère de la guerre et au maréchal French (2 septembre) : « En raison des événements qui se sont passés depuis deux jours, je ne crois pas possible d'envisager actuellement une manœuvre d'ensemble sur la Marne avec la totalité de nos forces. »

Mars 1931

POÈTE PROLÉTARIEN /

Les Humbles (janvier 1931) publient une farce inédite du regretté Georges Chennevière, à qui M. Maurice Parijanine adresse un hommage ému et bien mérité :

Le 23 août 1927, nous avons accompagné à sa dernière demeure un camarade dont le souvenir nous reste précieux.

Il avait choisi le nom de Georges Chennevière parce qu'il aimait la fruste et puissante nature. Il a admiré et chéri tout ce qu'il a pu rencontrer dans la vie de forces bienfaisantes. Né du peuple, il est resté peuple avec amour, fermeté et simplicité. Pourtant il lui eût été bien facile de faire une carrière bourgeoise. C'était un des hommes les plus cultivés de son temps. Son érudition n'était jamais superficielle et elle était d'une étendue phénoménale. De plus, il possédait ce don rare entre tous d'être un vrai poète.

Après avoir subi la guerre, il s'est attaché à remplir plus fidèlement que jamais ce qu'il considérait comme sa mission ; il a voulu être un créateur de beauté et de bonté, de force et de foi. C'est dire qu'il devait être hardiment révolutionnaire. Il l'a été jusqu'au bout.

Nous ne saurions trop rappeler de quelle valeur fut sa collaboration à l’Humanité. Rien de ce qu'il y écrivit ne devrait être oublié.

II y mettait la forme, il y apportait le fond. Il n'a pas signé une seule phrase négligeable, sur les sujets les plus ardus. Familièrement et clairement, il expliquait des problèmes de science ou de littérature, il commentait des morceaux de musique et des pièces de théâtre. Il était l'intelligence complète et l'amour vivifiant. Avec cela, combatif et dur pour les ennemis du prolétariat. Il s'est tout entier donné à la cause communiste parce qu'il y croyait inébranlablement, et le dernier de ses poèmes, Pamir, son chef-d’œuvre, l'atteste sans équivoque.

Il faut lire, il faut répandre l'œuvre de ce beau poète, une des plus grandes figures de l'art prolétarien.

 

FÉLIBRIGE /

Dans Marsyas (janvier 1931) de pertinentes remarques de M. Sully-André Peyre à propos du centenaire de Frédéric Mistral :

Le Centenaire a peut-être cristallisé quelques idées. Pas mal de platitudes et de sottises, aussi, émanant de critiques à la tâche, que les anniversaires même séculaires trouvent toujours mal préparés, parce qu'ils ne sont pour eux qu'un des aspects de l'actualité, courtisane fuyante et stupide.

Certains critiques parisiens sont encore irrités par Mistral, je crois. Certains Provençaux n'échappent pas encore à l'admiration béate, et parlent de lui avec une bouche pleine de guimauve.

C'est parce que Mistral est encore trop près de ceux-ci et trop loin de ceux-là.

 

ACAD. Frse /

La Revue de France (1er janvier 1931) publie Ébauches de pensée de Paul Valéry. Voilà un titre excellent et fort bien approprié. Tellement bien approprié qu'il conviendrait peut-être de l'étendre à toute l'œuvre de M. Paul Valéry.

 

PERFIDIE ÉPISCOPALE /

M. Félix Sartiaux étudie dans Europe (15 janvier 1931) la personnalité et l'œuvre de Joseph Turmel, excommunié en novembre 1930. L'abbé Turmel collabora à la Revue d'histoire et de littérature religieuses, à la Revue de l'histoire des religions, et publia dans la collection Christianisme [Rieder] et la collection les Textes du christianisme  [Rieder] plusieurs volumes sous des noms d'emprunts : Louis Coulange, André Lagarde, Alexis Vanbeck, Armand Dulac, Henri Delafosse, Edmond Perrin, Hippolyte Gallerand, etc. Condamné une première fois le 23 janvier 1930 (interdiction d'exercer tout ministère), il continua à être attaqué par ses ennemis qui voulaient son excommunication :

C'est alors que Turmel fut sollicité par son archevêque, dans des conditions si perfides, que, pour ne pas accuser Mgr Charost à la légère, je reproduis les faits tels qu'ils ont été notés au jour le jour pendant la dernière semaine de mars (1930).

Le 25 mars 1930 Turmel avait adressé au cardinal, sur sa demande, une lettre où il se reconnaissait l'auteur des écrits signés Herzog, Dupin et Gallerand.

Le 26, le vicaire général vient voir Turmel et, d'un ton obséquieux et embarrassé, lui dit : « Je suis obligé de vous informer que vous êtes accusé d'être Coulange et que quelqu'un déclare être prêt à attester qu'il a vu le manuscrit de la Messe, dont l'écriture est identique à celle de vos lettres. Son Éminence demande que vous lui écriviez une nouvelle lettre pour déclarer que vous regrettez tous vos écrits, sans spécifier, et immédiatement votre chapelle vous sera rendue ». Effrayé par la perspective d'avoir à se débattre dans une nouvelle affaire et rassuré par la promesse formelle qu'un simple regret général lui rendrait tous ses pouvoirs, Turmel déclare séance tenante, oralement, être Coulange, Delafosse, etc. Le vicaire général le remercie avec effusion et réitère sa promesse.

Le lendemain 27 mars, Turmel envoie dans la matinée au cardinal la lettre demandée, qui, conformément à l'indication du vicaire général, se tenait dans les généralités. Le même jour celui-ci revient : « Son Éminence est enchantée de votre lettre, dit-il. Elle désire vous voir demain à 5 heures. Vos pouvoirs vous seront immédiatement rendus et vous reprendrez votre ministère, comme par le passé ».

Le 28, visite au cardinal. Accueil aimable. Celui-ci lui dit en riant : « Vous ne sauriez croire avec quel acharnement vos ennemis sont allés à la recherche de vos écrits... J'ai saisi Rome de votre affaire. Je ne puis donc vous rendre vos pouvoirs dès maintenant. Il faut attendre treize jours pour avoir la réponse qui, je n'en doute pas, sera favorable, étant donné la teneur de mon rapport ».

Le 1er avril, nouvelle visite, radieuse, du vicaire général : « Son Éminence m'envoie vous demander où vous préférez dire votre messe (il lui indique deux chapelles du voisinage, Turmel fait connaître sa préférence). La réponse de Rome ne va pas tarder ». Cette affaire étant réglée, le vicaire général ajoute presque à mi-voix : « En prévision des attaques que vos ennemis pourraient renouveler et qui pourraient amener Rome à prescrire une nouvelle enquête, Son Éminence vous demande de lui envoyer par écrit la liste des livres que vous avez publiés sous des pseudonymes. Mais il est entendu que tout restera secret. » Turmel envoie immédiatement la lettre demandée.

Le lendemain le cardinal Charost la fait parvenir à Rome. Elle est mentionnée par le décret d'excommunication : « Turmel, en deux lettres, l'une du 25 mars et l'autre du 1er avril 1930, adressées à Son Éminence le cardinal Charost, finit par avouer avoir écrit beaucoup d'articles et quatorze livres sous les quatorze faux noms qui suivent... »

Les mots en italiques établissent que le cardinal, ou son vicaire général, ont sciemment trompé Turmel. Il semble, en outre, bien difficile de contester que ces démarches successives n'aient été les étapes d'une comédie, préméditée pour arracher des aveux, en exploitant la naïveté du vieillard, sa confiance et son désir de recouvrer ses pouvoirs. Il est même probable que l'origine en remonte plus haut, qu'elle à été concertée à Rome entre Mgr Charost et le Vatican, et que le jugement bienveillant du 23 janvier n'était qu'un premier épisode destiné à intimider Turmel et à préparer les manœuvres, qui, en le mettant en confiance, devaient progressivement l'amener aux aveux.

Cette subtile et savante tactique mérite d'être retenue comme un bel exemple d'astuce ecclésiastique.

 

POÉSIE /

M. Robert de Bédarieux comble ses bons amis ! Ils lui ont dit : vous êtes tout à la fois Baudelaire et Hugo. Et voici qu'il publie dans l'Essor (décembre 1930) des stances promises à l'immortalité :

Un vers est peu souvent par le sort, protégé,

Et, lecteur, c'est pourquoi je suis dans l'épouvante.

Sois généreux, ma Lyre est ici ta servante,

Et je veux que ces chants t'aient ce jour cortège...

 

... L'ennui te donnera sa lèvre négative.

 

La femme est un triangle et sa force est aux pointes.

 

L'homme sera parti pour gagner la pâture ;

La femme mentira sur l'emploi de son temps :

Et les jours formeront — quelle progéniture !

Un être adultérin qu'ils recevront contents !

Le lecteur se montrerait difficile s'il désirait être mieux cortège...

 

COMPRENDRE LES SPORTS /

Encore un fait divers à classer sous la rubrique Le sport qui tue :

Au cours d'un match amical disputé entre l'équipe troisième (juniors) d'Hendaye, et celle de Biarritz, « la Négresse », un des joueurs de ce quinze, M. Georges Vainsot, âgé de 18 ans, fit en plaquant un de ses adversaires, une chute si malheureuse qu'il se rompit les vertèbres du cou. Après un court séjour dans une clinique de Bayonne, il fut transporté chez lui où, dès le lendemain, il succombait.

Encore un autre :

Le sous-secrétaire d'État de l'éducation physique vient de charger le médecin général Rouget d'aller enquêter immédiatement à Valence au sujet de l'accident mortel qui s'est produit dimanche dans cette ville, au cours d'un match de rugby.

Il est vrai que les journaux du 7 février publiaient l'information suivante :

Le médecin général Rouget qui, sur les instructions du sous-secrétaire d'État à l'éducation physique, s'était rendu à Valence pour enquêter sur la mort du jeune rugbyman Roumezy, survenue au cours d'une partie, est rentré à Paris.

De l'enquête à laquelle il a été procédé, il résulte que le malheureux accident s'est produit au cours d'une mêlée, et que le jeune Roumezy est tombé sous ses camarades, écrasé par ces derniers. Cette mort ne peut-être imputée, d'après le rapport, à une brutalité. Une information a été ouverte, qui semble, d'ailleurs, devoir aboutir à un non-lieu.

Aucun joueur n'ayant commis d'acte de violence, il faut conclure que le jeu est brutal par nature. C. Q. F. D.

En revanche, les coqs ne se battront plus :

Versailles, 18 janvier. — Des combats de coqs devaient avoir lieu cet après-midi à Cernay-la-Ville. Mais le maire de la localité, M. Aubry, ayant pris un arrêté interdisant cette manifestation, on prêtait aux organisateurs l'intention de passer outre.

Aussi, une centaine de membres de la Société protectrice des animaux, venus de Paris en autocars, sont arrivés vers 13 heures à Cernay-la-Ville, pour s'opposer à ces combats.

Les gendarmes, pas plus que les membres de la S. P. A., n'ont eu à intervenir, car les organisateurs avaient résolu, quelques heures plus tôt, de renoncer à leur projet.

Nous demandons la création d'une S. P. H. (Société protectrice des hommes).

 

AUTODAFÉ /

Le Canard enchaîné du 7 janvier a publié cet écho savoureux :

Il y a quelques années, on trouvait à la Bibliothèque nationale de Rome un ouvrage intitulé Jean Huss le Véridique.

On ne le trouve plus aujourd'hui.

On ne le trouve pas davantage chez l'éditeur, ni chez aucun libraire de la péninsule.

L'auteur de ce livre avait écrit à la fin de sa préface : « En consignant ce petit livre à l'imprimerie, je formule l'augure qu'il suscite dans l'âme des lecteurs la haine pour toute forme de tyrannie spirituelle ou profane : qu'elle soit théocratique ou jacobine. »

L'auteur de Jean Huss le véridique s'appelait Mussolini. C'est pourquoi son œuvre s'est volatilisée.

 

ITALIE FASCISTE /

Complétons cet écho par quelques extraits d'un article de M. Émile Laloy (Mercure de France, 1er février 1931) consacré au livre de Pietro Nenni : Six ans de guerre civile en Italie :

De Lausanne, Mussolini entreprit à pied le voyage pour Paris, coucha sous les ponts de la Seine, erra dans les quartiers de la Révolution, évoquant sans doute à chaque pas l'ombre de Marat qu'il aimait par dessus tout ; il fut appréhendé par la police et passa une nuit dans un poste pour vagabondage, puis il regagna la Suisse.

Il avait précédemment refusé de faire son service militaire, il retourna alors en Italie pour l'accomplir, puis alla à Trente pour y rédiger la feuille de Cesare Battisti le député irrédentiste ; ayant été expulsé d'Autriche, il était venu fonder la Lutte de classes. Il n'y connaissait qu'un appel : celui à la révolution. « Une bombe vaut mieux que cent discours », déclara-t-il après l'attentat de New-York. Nenni ayant été emprisonné pour avoir écrit après l'attentat d'Alba contre le roi : « Nous n'aurions pas versé une larme s'il était mort », Mussolini dans un discours de protestation, s'écria : « Que le citoyen Savoie tombe sous une balle de revolver, oui, cela nous est entièrement indifférent. Ce serait même justice ! » Ferrer ayant été fusillé, Mussolini, par représailles, fit démolir une colonne surmontée de la Vierge. Quand eut lieu la grève d'Ancône en juin 1914, il excita à la résistance : « Cent morts à Ancône et toute l'Italie est en feu », disait-il. La guerre survint. Mussolini, qui dirigeait alors l’Avanti, organe officiel des socialistes unifiés, fut pendant deux mois anti-interventionniste. « Mais de puissantes influences s'exercèrent sur lui ; Battisti, le député de Trente voué à l'échafaud, Marcel Cachin, le Belge Jules Destrés [sic], d'autres encore, essayèrent de le décider â changer d'attitude. De France, on lui promit de l'argent pour fonder un journal. » Après « une très courte hésitation », il fonda le Popolo d'Italia pour prêcher la guerre. On le cita alors devant les dirigeants du parti et on y réclama son expulsion. Comme dans le brouhaha d'une assemblée surexcitée, il n'arrivait qu'avec peine à se faire entendre, il brisa sur la table le verre et cria : « Vous me haïssez parce que vous m'aimez encore ! » Puis, ajouta : « Si vous croyez m'exclure de la vie publique, vous vous trompez. Vous me trouverez devant vous vivant et implacable ». Il sortit sous les huées. « Sans transition, il devint l'accusateur et le diffamateur de ses camarades de la veille ».

Avril 1931

Mai 1931

Juin 1931

Mai 1930

M. Félix Bertaux étudie dans Monde (n° du 1er mars), d'une façon complète et fort attachante la pensée d'Albert Thierry. Voici le jugement qu'il porte sur l'œuvre de guerre du grand disparu :

Lorsqu'Albert Thierry tomba le 26 mai 1915, sachant qu'il allait tomber, il n'avait pas le sentiment d'une vie manquée. Appelé à la guerre comme simple soldat, il avait refusé le galon pour rester avec ses frères. Des purs ont cru devoir déplorer que Thierry ait répondu à l'appel de la guerre. Il y répondit, en effet, corps et âme. Et pourtant je n'en sais point d'aussi pur que cet homme du travail précipité dans la destruction, cet homme de l'amour épousant des haines. II n'en épousa qu'une à vrai dire : celle de l'injustice — pour l'adversaire il ne trouva qu'un nom dur : les Injustes — et la mort de ce saint restait dans la ligne de sa vie, supérieure aux circonstances. Rien, dans aucune langue, n'a été écrit de comparable à ses Conditions de la Paix. Elles furent rédigées sous les obus avec l'ascendant de l'esprit sur la matière. Albert Thierry était exempt de la niaiserie psychologique qui fait croire qu'en niant l'exaltation guerrière on supprimera la guerre. Il savait que cette guerre-là n'était que le développement normal d'une civilisation pourrissante, l'épreuve de son matériel, de sa science, de sa conscience, une révolution plus encore qu'une guerre, apportant ses promesses avec ses catastrophes. Il la consentait comme on consent son destin. Consentement provisoire, conditionnel, la condition étant que la paix à faire devînt une paix intérieure, la victoire à remporter une victoire en nous du plus noble sur le plus bas.

Nous n'en sommes pas là. Nous avons besoin de l'inspiration d'Albert Thierry pour approcher de l'idéal qu'il esquissait dans son testament d'un combattant. Son œuvre, après celle de Proudhon, jette un pont vers l'avenir. Le flot qui nous emporte actuellement roule sans direction. Nous ne prendrons pied qu'en nous appuyant sur la rive. Il faut tenir à l'œuvre d'Albert Thierry comme au point solide d'où l'horizon se laisse dominer.

 

• Dans son ensemble, la presse ne se hâte guère de rendre compte de là dernière œuvre d'Albert Thierry : le Révélateur de la douleur. Pour expliquer ce silence de nos grands critiques, nous trouvons plusieurs raisons qui ne les honorent point : Thierry est mort — son livre a plus de 400 pages — il ne contient pas de « prière d'insérer... » Du côté soi-disant révolutionnaire : dédain, dénigrement auxquels d'avance M. Baptiste Giauffret a répondu dans la Révolution prolétarienne [n° 98, 15 fév. 1930] :

Bien sûr, il s'élèvera une voix pour nous dire qu'une telle œuvre est imprégnée de sensiblerie petite-bourgeoise, qu'un révolutionnaire a autre chose à faire sur la barricade que regretter la mort d'un archevêque dans un bain de bitume bouillant. Mais tel qui a pris son parti de la violence prolétarienne, ne pourra pas accepter sa cruauté ; tel qui est prêt à participer aux combats de rue ne pourra pas permettre le viol collectif d'une femme — fût-elle comtesse. Le problème de la limitation de la violence révolutionnaire pose celui du recrutement, de l'organisation, et de la tactique révolutionnaires.

La même voix ricanera à l'idée que le vieux Monde ne s'écroulera que pour ressusciter bientôt semblable. Et pourtant, l'histoire est là. Toutes les révolutions se sont faites contre une classe au profit d'une autre, de la fraction la plus évoluée de cette autre. À cette heure, on ne peut pas dire que la révolution russe fera mentir l'histoire. La crainte demeure qu'à son tour, elle n'installe, à l'abri d'une phraséologie trompeuse, sa Bureaucratie et son Intelligence, dans des privilèges incompatibles avec l'existence d'une société sans classes. L'avortement définitif de la Révolution russe serait à ce titre, une lourde défaite pour tous ceux qui, comme le Pierre d'Albert Thierry, se demandent avec angoisse s'ils luttent simplement pour une révolution parmi d'autres, ou s'ils luttent vraiment pour la révolution — celle qui fermera la série.

 

• Dans le Quotidien, Émile Guillaumin a rendu un hommage mérité à l'instituteur M. T. Laurin, mort prématurément :

Si nous étions, à la campagne, au degré de développement souhaitable, le nom du publiciste Laurin n'eût été ignoré de personne. Et d'un cœur unanime les ruraux de France eussent déploré la mort prématurée de l'un des meilleurs d'entre eux, témoin éclairé, conseiller judicieux...

Comme il la connaissait bien, cette ambiance villageoise où il avait toujours vécu ! Ayant le goût et le sens de l'observation, sachant rendre la pensée sous une forme claire autant qu'agréable, il croyait devoir signaler avec force telles vérités élémentaires qu'un trop grand nombre dédaignent, par ignorance ou par calcul. Trop intelligent d'ailleurs pour se faire de grandes illusions quant aux résultats : L'homme qui pense et se dévoue... ne rencontre souvent que l'indifférence ou la raillerie, a-t-il écrit, en citant le cas d'animateurs vaincus.