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Janvier 1930

HOMMAGE À BAZALGETTE /

C'est en janvier 1929 que mourut Léon Bazalgette. Ajoutons au bel hommage que Charles Vildrac lui rend, ici même, deux extraits des revues qui lui consacrèrent un numéro entier. Europe dont il fut le rédacteur en chef, a réuni presque tous les écrivains qui le connurent intimement: Romain Rolland, Stefan Zweig, Georges Duhamel, René Arcos, Charles Vildrac, Dominique Braga, Panaït Istrati, Jean Guéhenno, Marcel Martinet, Jean-Richard Bloch, etc. Voici un fragment des pages émouvantes de René Arcos :

Je sais bien que tu es mort, mon vieil ami, que tu n'es plus qu'un cadavre tout seul dans, son cercueil vissé, un cadavre dons la terre qui n'en rendra que les os. Je sais que tu es mort, mort comme Rilke et comme Verhaeren, avec qui tu dînas un soir joyeusement chez Zweig, que tu es mort comme Chennevières, comme moi demain, moi et tous les autres. Hier, ces lignes de Claudel sont tombées sous mes yeux : « Et nous non plus, compagnons d'un moment, sur cette berge précaire, nous n'avons pas échappé à la mort. Quelque chose au fond de nous continue qui lui conserve une sourde complicité. » Tu ne fais qu'anticiper, tu es un peu en avance sur nous qui épuisons notre sursis d'appel, notre congé avant de descendre à la tranchée commune. Dans quelle plaine d'ombre que ne déchirera plus aucune aube montes-tu la garde ce soir ? Avec tes héros peut être, Whitman, Thoreau, Synge, Linnankoski ? Traversant le bois, L’autre nuit, j'ai cru te voir adossé contre un arbre et regardant le ciel nocturne éclaboussé d'étoiles. 

Dans les HumblesBazalgette publia le Panseur de plaies de Whitman, Maurice Parijanine trace un vivant portrait de celui qu'il appelle un frère :

« Des traits affilés, les sourcils hauts, les paupières mobiles levées comme des voiles sur des yeux rêveurs, sur des yeux infiniment affectueux dont le regard plonge longuement dans la vie. La moustache gauloise, grisâtre. Et un air étonné, un air triste. Un air qui s'égayé et s'éclaire de vaillance à la rencontre d'un ami. Alors une main nerveuse s'appuie à vous, vous pince l'épaule, et la voie scande les bonnes paroles de l'amitié comme de beaux vers. Haut de taille, il domine mais il se voûte et semble désireux de se mettre au niveau de celui qu'il aime. Une voix chaude, grave, calme. Une pensée réfléchie, bien pesée, exacte, s'adaptant aux choses qu'elle enveloppe de poésie, d'une poésie populaire, d'images familières et de simple sagesse. De la bonté à prendre tout de suite, distribuée gratuitement à quiconque le mérite ; mais une absolue dureté, une froideur glaciale pour ceux qui ne sont pas dignes de l'estime d'un homme. Tel fut Bazalgette.

Nous sommes de ceux qui n'oublieront pas Bazalgette et son œuvre.

 

M. ÉMILE DENIS /

En première page : Lisa Karl et Clarisse condamnés à mort.

En troisième page entre deux annonces : Par suite de circonstances mal définies, un ouvrier, M. Émile Denis, occupé à charger un haut fourneau, à Trignac (Loire-Inférieure), est tombé dans le gueulard de l'appareil. On le relira aussitôt, à l'aide de grappins, mais il était mort.

Que ce condamné à mort soit, ici, à l'honneur.

Février 1930

CHARLES-LOUIS PHILIPPE /

Le mardi 21 décembre 1909, mourait, dans une clinique de Paris, un grand écrivain méconnu : Charles-Louis Philippe. Issu du peuple, il resta fidèle au peuple. Il mourut trop jeune, hélas ! — à 35 ans — pour avoir pu donner toute sa mesure. Mais son œuvre enferme un admirable enseignement. Chacun de nos lecteurs remplira le devoir qu'indique Henry Poulaille dans le dernier numéro de décembre de Monde :

La tâche est à reprendre toute. Tout l'apport d'un Charles-Louis Philippe est nié. C'est une éclipse momentanée mais terrible. Quelques réactions surgissent contre la littérature aiguë qui sévit pourtant. C'est l’heure d'imposer les nôtres. C'est l'heure de montrer ceux qui sont les nôtres, de les faire connaître et lire et au premier rang. Le premier d'entre eux, le plus probe d'entre nous, qui avec tant d'humilité savait démontrer que « le moindre petit arbre, le plus léger chant d'oiseau ont de grands attraits ».

Écoutons les leçons admirables de cet orgueilleux, si simplement grand. Pénétrons-nous-en. Nous avons tout à y gagner. Imposons notre Charles-Louis Philippe.

 

OTOKAR BŘEZINA /

Nous avons déjà consacré un écho à Otokar Březina poète et instituteur. Sous ce titre : La littérature tchécoslovaque : Un instituteur de génie, M. Ernest Gaubert, dans le Quotidien, lui rend un bel hommage :

Au contact de nos poètes et aussi des poètes russes, se révéla chez les Tchèques un génial artiste. C'était un modeste instituteur dans un coin de Moravie, à Nova-Rize. Si vous voulez bien vous souvenir que l'Autriche d'avant-guerre était d'un catholicisme intransigeant, vous comprendrez s'il fallait que le talent de cet instituteur en imposât pour qu'il pût publier en paix une œuvre panthéiste.

Otokar Březina (de son vrai nom Václav Jebavý), né en 1868, mort en 1929, fut le poète de la fraternité des âmes, le visionnaire du sublime le plus extraordinaire, L’assembleur d'images le plus surprenant. L'auteur des Mains, des Vents venant du Pôle, fut à la fois poète et philosophe.

La traduction ne peut, paraît-il, donner l'harmonie intérieure et rendre l'éclatante magie verbale de ses strophes. Celui qui chanta « les fleurs lourdes du poids de leur beauté » était un mystique sensuel. Il rêva d'une humanité pacifique et rénovée. Il restera le grand nom de la poésie tchèque contemporaine.

 

MALEBRANCHE, L'HOMME / Dans son dernier numéro, la savante Revue de l'histoire des religions contient une étude de Lucien Barbedette sur Malebranche, l'Homme. L'auteur s'arrête, dans ce travail, à l'analyse du tempérament du fameux philosophe oratorien, qui lutta, jusqu'à la fin, contre les principales autorités religieuses de son temps.

Mars 1930

ÉCRIVAINS DE GAUCHE, DE DROITE ET DU MILIEU /

Dans la Nouvelle Revue française (janvier). M. Julien Benda répondant à M. Jacques Bainville est amené à énumérer (avec quelque amertume) les avantages de l'écrivain conservateur :

L'écrivain de droite n'est jamais discuté par les siens, la valeur de son argumentation est admise par eux quoi qu'il dise, en quelque sorte avant qu'il ait parlé, l'écrivain de gauche doit toujours rendre des comptes. On me dira que c'est bien évident et que j'enfonce là des portes ouvertes puisque, par définition, l'écrivain de droite s'adresse à un public épris d'obéissance et celui de gauche à un monde qui pratique la liberté de l'esprit ; que le premier écrit pour des moutons et le second pour des loups. Notons toutefois que, si l’on admet cette définition, beaucoup d'auteurs dits de gauche devraient être dits de droite : il est clair que M. Romain Rolland écrit pour des moutons tout, comme M. Maurras. Au vrai, je n'appelle l'écrivain pour hommes libres écrivain de gauche qu'afin de signifier qu'il n'est pas de droite, pour bien faire, je devrais dire l'écrivain du milieu.

Il y a, certes, beaucoup de vérité dans ces lignes. Toutefois, si chaque écrivain (même M. Benda) a ses moutons, nous ne croyons pas qu'il y en ait un très grand nombre parmi les lecteurs de M. Romain Rolland. Sur l'œuvre de ce dernier, nous avons entendu et lu beaucoup de remarques faites par ses propres amis : peu ne contenaient pas de réserves, de critiques, de réflexions, prouvant tout autre chose qu'une adhésion passive, qu'un bêlement d'admiration.

Injuste pour la majorité des lecteurs de M. Romain Rolland, M. Benda l'est aussi pour cet écrivain. Il reste à démontrer que l'argumentation de M. Romain Rolland n'a pas plus de valeur que celle de M. Maurras ou de M. Bainville. En admettant même qu'il ait un public de moutons, il n'est point sûr qu'il n'écrive pas comme s'il s'adressait à des loups.

 

 

L’AFFAIRE DREYFUS ET L’ORDRE SOCIAL /

 

• C'est un article de M. Robertfrance paru dans Europe (décembre) qui a motivé cette pointe de M. Benda. M. Robertfrance reproche à l'auteur de la Trahison des clercs d'avoir écrit ces lignes :

.... Ainsi je crois que je me fusse tenu fort tranquille, il y a trente ans, si l'État m'avait dit : « La condamnation du capitaine Dreyfus est parfaitement injuste ; mais vu les nécessités de l'ordre social, vu les conditions vitales d'une nation, je la maintiens. » J'eusse répondu : « Dès l'instant que vous ne soutenez plus que deux et deux font cinq et respectez les lois de l'esprit, je rentre dans ma cellule. Nécessités de l'ordre social, conditions vitales d'une nation, c'est là des choses que vous savez et qui ne me regardent pas. Je n'empêche pas les États de pratiquer le mensonge, s'ils le croient nécessaire; je les empêche seulement de dire qu'il est la vérité.

Il nous serait difficile de ne pas nous joindre à M. Robertfrance.

 

LA VOIE DE L'ÉDUCATION /

« La Vojo de Klerigo », résumé en espéranto de la revue pédagogique ukrainienne : la Voie de l'éducation, apporte chaque mois un aperçu intéressant sur les programmes, les méthodes et les réalisations de l'école soviétique. À noter la conception originale que les éducateurs russes ont du rôle de l'école, et de son intégration dans la vie sociale.

Mai 1930

LA LEÇON DE LÉNINE /

La lutte de classes (janvier) revue de l'opposition communiste, reproduit à l'occasion du sixième anniversaire de la mort de Lénine le discours que ce dernier prononça le 13 novembre 1922 au congrès mondial de l'Internationale communiste, discours empreint d'une modestie et d'une simplicité qui devraient être pour un grand nombre de révolutionnaires un exemple et une leçon :

L'essentiel pour nous tous, aussi bien pour les Russes que pour les étrangers, c'est de tirer maintenant, après cinq années, la leçon de la révolution russe. Ce n'est que maintenant que nous en avons la possibilité. Je ne sais combien de temps cette possibilité durera, ni si les puissances capitalistes nous laisseront longtemps le loisir de nous instruire dans le calme. Mais, nous devons employer chaque moment libre d'activité militaire et de guerre pour apprendre, en commençant par le commencement. Tout notre parti et toutes les catégories sociales de Russie prouvent, par leur désir de s'instruire que la principale tâche du moment consiste pour nous à apprendre toujours et encore à apprendre. Mais les étrangers aussi doivent apprendre. Pas évidemment dans le même sens que nous, c'est-à-dire à lire, à écrire et à comprendre ce que nous avons lu, toutes choses qui nous manquent encore. On discute pour savoir si c'est là de la culture prolétarienne ou bourgeoise, je laisse la question indécise. Une chose est sûre : nous devons d’abord apprendre à lire et à écrire et à comprendre ce que nous avons lu.

 

HARMONIE POÉTIQUE /

Le Mercure de France (15 février) publie des vers harmonieux et imagés de M. Jacques Feschotte.

Voici Lied :

Une clarté danse dans l'eau :

Le rythme de la mer a gagné les étoiles.

Chante pour la nuit, matelot,

Sous la grand'voile.

Un cri s'échappe d'un hublot :

Chaude clameur d'amour qui vibre jusqu'aux moelles.

Chante pour l'amour, matelot,

Sous la grand'voile.

— Mon cœur se fend en un sanglot

Plus solitaire encor sous tant et tant d'étoiles,

Chante pour mon cœur, matelot,

Sous la grand'voile.

 

À PROPOS DE CLAUDEL /

Dans Monde (n° 89, 15 février), M. Léon Werth écrit avec pertinence sur M. Paul Claudel et ses admirateurs :

Et je ne puis pas oublier que M. Paul Claudel, dans un texte que je ne puis citer, mais dont je redonne exactement l'esprit remercie Dieu de n'avoir pas fait de lui un Renan, un Michelet, de ne l'avoir pas fait semblable à ces impies... Gratitude un peu vaine. M. Paul Claudel n'a jamais couru pareil risque. Mais je ne puis m'empêcher de remarquer que les admirateurs de Paul Claudel — j'en excepte Emmanuel Berl — sont les plus sévères pour l'indigence philosophique d'un Hugo et qu'ils ne jugent pas M. Paul Claudel admirateur du dieu-Dieu avec le même instrument dont ils usent pour mesurer les Primaires admirateurs du dieu-Progrès...

 

LEVÉE D’ÉCROU /

Les journaux ont publié la note du ministère des travaux publics sur le sauvetage des quinze mineurs ensevelis à Rive-de-Gier :

Les mineurs qui, depuis jeudi soir, étaient enfermés derrière un éboulement aux mines de la Haute-Gappe (Loire), ont été délivrés hier matin à 11 h. 15, grâce au travail et au dévouement de leurs camarades. Les rescapés sont en excellente santé. Leur moral est parfait. Le préfet de la Loire était présent sur le carreau de la mine.

Santé excellente, moral parfait, rien à signaler. Les mineurs ont fait leur cure comme les soldats la leur, aux tranchées. La compagnie leur a accordé deux jours de permission : huit heures de plus que la durée de leur emprisonnement, dans une tombe.


FÉVRIER 1930 /

Lorsqu'on a critiqué les idées de M. Charles Maurras, il est de bon ton d'ajouter : « Mais j'admire l'écrivain : sa phrase est si pure, si élégante, si harmonieuse. Ce prosateur est dans la lignée de nos grands classiques. » Dans l'Action Française du 20 février, nous relevons une phrase de M. Maurras :

Tantôt parcourant, tantôt fouillant du regard cet auditoire immense de centaines et de milliers de jeunes têtes blondes ou brune qui moutonnaient jusqu'au fond de la brume d'or gris qui, seule, limitait ces longues successions d'une étendue, vivante, qui palpitait comme une mer ; en consultant cette extraordinaire accumulation de volontés, de pensées et de sentiments qui concordaient à chaque parole des orateurs ; en admirant aussi la belle distribution de ces énergiques brigades faiseuses d'ordre, je ne pouvais m'empêcher de dire, en union de cœur avec les orateurs successifs (que leurs voix pussent m'arriver ou que je fusse réduit à imaginer leurs pensées), non, je ne pouvais pas m'empêcher de me dire qu'un tel pays pouvait être trahi au bout du pont de la Concorde, de la rue de Tournon ou de l'avenue Marigny ; cette assemblée de telles forces et de telles lumières promettait avant peu autre chose que des crises honteuses de la qualité de celle à laquelle nous assistions.

Mai 1930

ALBERT THIERRY /

 M. Félix Bertaux étudie dans Monde (n° du 1er mars), d'une façon complète et fort attachante la pensée d'Albert Thierry. Voici le jugement qu'il porte sur l'œuvre de guerre du grand disparu :

Lorsqu'Albert Thierry tomba le 26 mai 1915, sachant qu'il allait tomber, il n'avait pas le sentiment d'une vie manquée. Appelé à la guerre comme simple soldat, il avait refusé le galon pour rester avec ses frères. Des purs ont cru devoir déplorer que Thierry ait répondu à l'appel de la guerre. Il y répondit, en effet, corps et âme. Et pourtant je n'en sais point d'aussi pur que cet homme du travail précipité dans la destruction, cet homme de l'amour épousant des haines. II n'en épousa qu'une à vrai dire : celle de l'injustice — pour l'adversaire il ne trouva qu'un nom dur : les Injustes — et la mort de ce saint restait dans la ligne de sa vie, supérieure aux circonstances. Rien, dans aucune langue, n'a été écrit de comparable à ses Conditions de la Paix. Elles furent rédigées sous les obus avec l'ascendant de l'esprit sur la matière. Albert Thierry était exempt de la niaiserie psychologique qui fait croire qu'en niant l'exaltation guerrière on supprimera la guerre. Il savait que cette guerre-là n'était que le développement normal d'une civilisation pourrissante, l'épreuve de son matériel, de sa science, de sa conscience, une révolution plus encore qu'une guerre, apportant ses promesses avec ses catastrophes. Il la consentait comme on consent son destin. Consentement provisoire, conditionnel, la condition étant que la paix à faire devînt une paix intérieure, la victoire à remporter une victoire en nous du plus noble sur le plus bas.

Nous n'en sommes pas là. Nous avons besoin de l'inspiration d'Albert Thierry pour approcher de l'idéal qu'il esquissait dans son testament d'un combattant. Son œuvre, après celle de Proudhon, jette un pont vers l'avenir. Le flot qui nous emporte actuellement roule sans direction. Nous ne prendrons pied qu'en nous appuyant sur la rive. Il faut tenir à l'œuvre d'Albert Thierry comme au point solide d'où l'horizon se laisse dominer.

 

LE RÉVÉLATEUR DE LA DOULEUR /

 Dans son ensemble, la presse ne se hâte guère de rendre compte de là dernière œuvre d'Albert Thierry : le Révélateur de la douleur. Pour expliquer ce silence de nos grands critiques, nous trouvons plusieurs raisons qui ne les honorent point : Thierry est mort — son livre a plus de 400 pages — il ne contient pas de « prière d'insérer... » Du côté soi-disant révolutionnaire : dédain, dénigrement auxquels d'avance M. Baptiste Giauffret a répondu dans la Révolution prolétarienne [n° 98, 15 fév. 1930] :

Bien sûr, il s'élèvera une voix pour nous dire qu'une telle œuvre est imprégnée de sensiblerie petite-bourgeoise, qu'un révolutionnaire a autre chose à faire sur la barricade que regretter la mort d'un archevêque dans un bain de bitume bouillant. Mais tel qui a pris son parti de la violence prolétarienne, ne pourra pas accepter sa cruauté ; tel qui est prêt à participer aux combats de rue ne pourra pas permettre le viol collectif d'une femme — fût-elle comtesse. Le problème de la limitation de la violence révolutionnaire pose celui du recrutement, de l'organisation, et de la tactique révolutionnaires.

La même voix ricanera à l'idée que le vieux Monde ne s'écroulera que pour ressusciter bientôt semblable. Et pourtant, l'histoire est là. Toutes les révolutions se sont faites contre une classe au profit d'une autre, de la fraction la plus évoluée de cette autre. À cette heure, on ne peut pas dire que la révolution russe fera mentir l'histoire. La crainte demeure qu'à son tour, elle n'installe, à l'abri d'une phraséologie trompeuse, sa Bureaucratie et son Intelligence, dans des privilèges incompatibles avec l'existence d'une société sans classes. L'avortement définitif de la Révolution russe serait à ce titre, une lourde défaite pour tous ceux qui, comme le Pierre d'Albert Thierry, se demandent avec angoisse s'ils luttent simplement pour une révolution parmi d'autres, ou s'ils luttent vraiment pour la révolution — celle qui fermera la série.

 

INSTITUTEUR RURAL /

Dans le Quotidien, Émile Guillaumin a rendu un hommage mérité à l'instituteur M. T. Laurin, mort prématurément :

Si nous étions, à la campagne, au degré de développement souhaitable, le nom du publiciste Laurin n'eût été ignoré de personne. Et d'un cœur unanime les ruraux de France eussent déploré la mort prématurée de l'un des meilleurs d'entre eux, témoin éclairé, conseiller judicieux...

Comme il la connaissait bien, cette ambiance villageoise où il avait toujours vécu ! Ayant le goût et le sens de l'observation, sachant rendre la pensée sous une forme claire autant qu'agréable, il croyait devoir signaler avec force telles vérités élémentaires qu'un trop grand nombre dédaignent, par ignorance ou par calcul. Trop intelligent d'ailleurs pour se faire de grandes illusions quant aux résultats : L'homme qui pense et se dévoue... ne rencontre souvent que l'indifférence ou la raillerie, a-t-il écrit, en citant le cas d'animateurs vaincus.

juin 1930

LETTRE À DELPHINE /

Le Bulletin de la Société des amis de Léon Deubel publie des lettres de Louis Pergaud à madame Delphine Pergaud. Le 6 septembre 1907, Pergaud, qui est à Paris où il partage la misère de Deubel, écrit :

Ton envoi, ma chérie, est venu fort à propos. Malgré nos violents efforts pour restreindre nos dépenses nous étions à fond de cale ou à peu près et réduits à disserter sur les festins problématiques que nous ferons lorsque nous serons riches.

Ce matin, nous sommes allés au Louvre que je te ferai visiter dès que tu seras ici. Il y a des merveilles.

Et nous avons occupé notre après-midi à faire des quatrains pour célébrer le cacao Bensdorp. Pour faire de la réclame à ce produit exotique les fabricants ont imaginé un concours de quatrains qui doivent célébrer le cacao Bensdorp. Le Journal en insère un tous les lundis et l'auteur du quatrain inséré touche 40 francs. Sous des adresses différentes nous espérons bien en faire passer plusieurs ; ce sera une source appréciable de revenus.

En voici un entre autres :

L'Enfant Grec

Si l'enfant grec qu'Hugo jadis a célébré

Dans les vers fastueux de ses « Orientales »

Eût vécu de nos jours, il aurait préféré

Le cacao Bensdorp à la poudre et aux balles.

Remarque bien que c'est absolument idiot, grotesque, mais il n'y a plus maintenant que ces crétinades-là qui rapportent et ceux qui sont passés jusqu'à aujourd'hui étaient encore plus bêtes et moins bien bâtis que les 7 ou 8 que nous avons réussi à dresser dans notre après-midi.

Que le temps nous semble long et que cette rue bruyante est détestable le dimanche avec tous ces Limousins saouls qui beuglent des rengaines ou qui jouent de l'accordéon...

 

ON ACHÈVE BIEN LES CHEVAUX /

Voici — à la gloire de la civilisation américaine — un écho de Monde.

Un nouveau record à l'actif de la civilisation yankee.

Mrs Daniels, 22 ans, vient d'écouter les émissions radiophoniques pendant 106 heures, sans dormir. Elle a gagné un appareil de 200 dollars. Mais elle est devenue folle en rentrant chez elle. Vous répondrez qu'elle était déjà folle avant le concours, comme ses cinquante-neuf concurrentes. Hélas ! non. Mrs Daniels est une jeune mère de deux enfants qui n'avait pas d'argent pour payer une opération chirurgicale, et qui espérait gagner, par ce moyen, de quoi régler les frais de clinique.

 

LUTTE DES CLASSES /

Joseph Petereck, 35 ans, de nationalité polonaise, a fait une chute de 285 mètres, au puits Barrat à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire). Le cadavre a été retrouvé en bouillie au fonds du puits.

Quand il s'agit d'une victime du travail on dit : Joseph Petereck. Quand il s'agit d'un voleur on dit : Monsieur Klotz, Madame Hanau...

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